Edition 2013-10-01 16:43:32
Bulletin de APM Volume II, numéro 2

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BULLETIN de L'APM

Le Bulletin de l’APM

Volume II, numéro 2, novembre 2012

Le Bulletin de L'APM se veut le principal moyen de communication entre l'APM, ses donataires, les chercheurs et chercheuses, et toutes les personnes intéressées par les écrits autobiographiques. Les membres du Conseil d'administration sont heureuses d'accueillir Sophie Doucet, chargée de cours en histoire à l'UQAM, dont les qualités de journalistes sont très appréciées. Sophie a beaucoup travaillé dans les archives personnelles, en particulier dans le journal de Joséphine Marchand-Dandurand et dans celui de Marie-Louise Lacoste née Globensky à la fin du XIXe siècle.

Dans les archives, le travail patient de Denis Lessard se poursuit et de plus en plus de fonds sont maintenant traités selon les normes archivistiques en vigueur.

Dans le numéro d'avril, nous vous avons invités à nous communiquer le titre de l'autobiographie qui vous a le plus touché. Au premier rang vient La détresse et l'enchantement, de Gabrielle Roy. Suivent Récit d'une émigration de Fernand Dumont, Je n'aurai pas le temps d'Hubert Reeves, et L'Histoire d'une âme de Thérèse Martin (Thérèse de L'Enfant Jésus).

Ce quatrième Bulletin privilégie les journaux de voyage. L'essai de Jacinthe Archambault définit les contours de ce genre d'écrits et souligne leur importance historique. Nous offrons aussi une courte bibliographie sur les récits de voyage de tous genres : carnet, journal, récit. On trouvera aussi deux comptes-rendus d'Andrée Lévesque portant sur des Mémoires publiés à compte d'auteur.

Si les journaux de voyage vous fascinent, envoyez-nous vos titres préférés et nous les publierons dans le prochain numéro.


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Les récits de voyage

 

Une fois de plus, nos valises cabossées s'empilaient sur le trottoir; on avait du chemin devant nous. Mais qu'importe : la route, c'est la vie.

Sur la route, Jack Kerouac, 1957

Il n’est pas d’hier que les voyageurs s’attardent à consigner le récit de leurs voyages : Marco Polo l’a fait dans Le livre des merveilles (1298), Louis-Antoine de Bougainville dans Voyage autour du monde (1771), Alexis de Tocqueville dans Journey to America (1831-1932), Narcisse-Henri-Édouard Faucher de Saint-Maurice dans De Québec à Mexico (1874), André Gide dans Retour de l’U.R.S.S. (1936) ou encore Jack Kerouac dans On the Road (1957).

Souvent, les récits de voyage sont rédigés pour soi, pour se rappeler des moments marquants, ou, pensant à la postérité, pour raconter l’expérience du voyage. Si la plupart de ces récits restent dans l’ombre, comme des écrits de soi que l’on souhaite garder privés, plusieurs sont écrits dans l’objectif d’être publiés, sous forme d’article ou de livre. La majorité du temps, lorsqu’ils le sont, ce sont par ceux que l’on pourrait nommer des «touristes professionnels», journalistes ou nouvellistes, qui sont des habitués de l’écrit et publient généralement plusieurs récits de voyage au cours de leur carrière. Comme pratique littéraire, le récit de voyage emprunte à plusieurs genres : la chronique, le roman, la biographie, le documentaire, l’essai, la poésie et parfois une certaine part de fiction. Chaque voyageur combine ces différents types d’écrits pour produire un récit unique.

Cependant, le récit de voyage peut être défini beaucoup plus largement. Aux côtés de récits écrits, manuscrits ou tapuscrits, peuvent aussi être considérés comme des récits de voyage les récits iconographiques : documents photographiques, images placées pêle-mêle dans une boîte ou bien rangées dans un album ; ou cinématographiques, films d’amateurs ou de cinéastes reconnus, pensons à Maurice Proulx ou à Pierre Perreault. Ce qui caractérise par-dessus tout le récit de voyage, bien davantage que sa forme écrite, est la notion de déplacement qui demeure centrale et constitutive du genre lui-même. Par le déplacement, le voyageur s’éloigne de son quotidien, il se met en contact avec des paysages différents, d’autres gens, voire un monde nouveau qui lui paraît exotique, terreau fertile aux émotions et réflexions nouvelles. Est ainsi créée cette occasion de raconter qu’est le voyage.

Si certains se contentent de raconter les événements de chaque jour  - la distance parcourue, le menu du déjeuner, le nom de l’auberge où ils se sont arrêtés - d’autre préfèrent consigner chaque impression et rencontre, décrire ce qui deviendra pour eux des souvenirs. Pour certains, le récit ne sera que grandes descriptions du paysage, pour d’autres une comparaison constante entre les attentes et la réalité du voyage. En ce sens, le récit de voyage est un écrit sur l’autre et sur l’ailleurs, évidemment. Mais, plus profondément, il constitue aussi un écrit sur soi. À travers les descriptions des paysages, des gens rencontrés, du récit des événements et des lieux visités, les voyageurs écrivent, plus ou moins consciemment, à propos d’eux-mêmes, sur leur vision du monde, leurs aspirations, leurs sentiments, leur recherche de sens, enfin sur leur identité personnelle et culturelle. Pour rependre l’expression de Pierre Rajotte, ces voyageurs sont amenés, à travers leur récit, à «délaisser le voyage extérieur pour le voyage intérieur».

Pour les historiens et historiennes, les récits de voyage, peu importe leur forme, constituent donc une source extraordinaire. Ces écrits jettent une lumière sur les paysages décrits et les populations rencontrées par les voyageurs et, au-delà, ils permettent de mieux connaître ceux mêmes qui en sont les auteurs, ainsi que le monde dans lequel ils évoluent.

Jacinthe Archambault

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JOURNAUX DE VOYAGE À L'APM

Entre correspondance et journal intime se glisse parfois un journal de voyage. Voici trois exemples de carnets ou récits de voyage qu’on peut trouver à l’APM. Dans le fonds de Sales Laterrière-Henry se trouve le carnet d’Héva Henry, de Québec, qui, d’août à novembre 1937, rend visite à son fils François, étudiant en médecine à Paris, et à des membres de la famille de son mari. Dans son journal elle commente les lieux visités, musées, châteaux, vignobles et église, de Toulouse à Lourdes, en passant par Reims, pour terminer le voyage à Paris.

Pendant les années 1970, Ramina voyage. De France elle nous fait partager son émerveillement devant les paysages de Provence, et nous transmet aussi ses notes sur les vins, les menus et les factures. Une autre année, à Cape Cod cette fois, elle note sa première pêche en haute mer. En 1976, elle découvre la Grèce, Athènes « brûlée par le soleil », mais à court de mots elle écrit : « voir le Guide Bleu de Chypre qui peut mieux décrire que moi ». Et là où l’écriture est impuissante, elle dessine les motifs et les détails architecturaux qui la fascinent.

À Francfort pour la Foire du livre de 1992, Pagesy tient un journal « pour ma compagne de voyage » qui, cette fois, ne l’accompagnait pas. Pour elle, il rend compte de toutes ses journées sans se limiter à décrire les lieux, mais en transmettant aussi les émotions suscitées par son exploration de la ville, du Musée juif, de la Maison de Goethe, ainsi que ses promenades sur la Place Römerger. En une petite semaine, il aura beaucoup vu et surtout regardé.

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COMPTES-RENDUS


Les archives consistent en un dépôt de documents qui n’accepte que des originaux, c’est-à-dire des écrits non publiés. L’APM possède cependant une petite bibliothèque d’ouvrages autobiographiques et, dans un autre Bulletin, nous vous communiquerons les titres que nous détenons et qui intéresseront quiconque s’intéresse aux écrits autobiographiques publiés ou non. Nous vous offrons le compte-rendu de deux de ces ouvrages publiés à compte d’auteur.

L’EXODE DE LA FAMILLE BÉGIN

 Notre exode, 1939-1941 / famille Lucien et Marie-Louise Bégin ; œuvre familiale faite en collaboration par Monique Bégin ... et al.., Montréal : Curieuse limitée, 2011, 237 p.

 Il y a plusieurs raisons de publier un livre à compte d’auteur. Confronté à la jungle du monde de l’édition, de guerre lasse, on prend les choses en main et on se publie. Il n’est pas rare que certains auteurs refusent de se conformer aux suggestions de l’éditeur ou de l’éditrice et publient leur œuvre telle qu’ils l’ont écrite. D’autres auront fait confiance à un service qui offre de vous publier à compte d’auteur en se chargeant de l’imprimerie et de la diffusion. Ici il faut faire attention aux arnaques et bien s’informer du coût total de ce service. Enfin, il arrive qu’une personne veuille publier une édition limitée pour les membres de sa famille et pour ses proches, c’est le cas de Monique Bégin, mieux connue pour sa vie politique et sa contribution exceptionnelle au service de santé canadien. Elle s’est livrée à un véritable travail de détective – un Agata Christie, dit-elle – pour reconstituer l’histoire de trois petites filles, Monique, Claire et Catherine, et de leurs parents, aujourd’hui décédés, entre la déclaration de la guerre en septembre 1939, jusqu’à l’embarquement à Lisbonne et l’arrivée à Montréal en août en 1941.

Lucien Bégin était né au Québec, Marie-Louise Vanhavre en Belgique. Il était ingénieur du son de grande réputation, et elle comptable après avoir étudié en Angleterre et à Bruxelles. Ils bougeaient beaucoup et c’est à Rome que Monique est née, mais pourquoi se soumettent-ils à deux départs de Paris en 1939 et en 1940 ? Le premier exode les amène dans le Berri simplement pour fuir le climat incertain qui accompagne la déclaration de la guerre. Le second suit la chute de la France en juin 1940 : comme tous les Canadiens, les Bégin sont citoyens britanniques et la Grande-Bretagne a déclaré la guerre à l’Allemagne, il est  dangereux de demeurer dans la ville occupée. Cette fois la famille rejoindra Périgueux.

Le récit de ce périple s’ajoute à ceux d’auteurs comme Irène Némirovsky ou Éric Alary, mais ici il ne s’agit pas de Juifs mais de Canadiens et d’Alsaciens recueillis par des familles et, dans le cas des Bégin, logés dans une petite mansarde au-dessus d’une écurie. Monique Bégin, qui avait quatre ans au début de l'histoire, en garde toujours des souvenirs. Elle a su extraire du peu de documents qui ont survécu l’épreuve de sa mère enceinte, parfois séparée de son mari sur les routes de France, et son souci de protéger ses enfants de l’horreur de leur situation. Elle sait aussi rendre toute l’émotion de la rencontre, plus de soixante ans plus tard, avec le fils de la famille qui les a hébergés à Périgueux et avec les occupants de la maison des samaritains. Dans l’ensemble cependant, le livre se veut discret et elle ne fait qu’esquisser la personnalité de sa mère, d'un courage indéfectible, et de son père catholique convaincu, élève de Maritain, Gilson et Bergson, beaucoup plus à l’aise à Paris qu’à Notre-Dame-de-Grâce. Après avoir lu cette aventure, on en redemande et on souhaite connaître la suite.

L’intérêt de cet ouvrage, admirablement illustré de photos, de documents, de correspondance, ne se limite pas à l’histoire racontée mais à la démarche de l’auteure qui d’une piste à l’autre retrace le chemin de Paris à Montréal.

Andrée Lévesque               

*     *     *

Hubert Charbonneau, Un été chez Franco à trois dollars par jour. Journal de voyage 1960, Montréal, Éditions Le Père des Haches, 2008.

1960 : c’est l’époque de l’auto-stop, des campings et des auberges de jeunesse. Tous deux étudiants logés à la Maison canadienne à Paris, Hubert Charbonneau et Jacques l’Heureux forment le projet de visiter l’Espagne, mais par le chemin des écoliers. Ils y parviendront en faisant un grand détour par les Alpes et la Provence. C’est à partir de lettres, de carnets de dépenses, de billets de train et autres documents bien préservés qu’Hubert Charbonneau a rédigé ce journal de voyage, posthume, dit-il, qui aurait pu s’intituler 7000 kilomètres en quatre-vingt-dix jours.

Avant d’être démographe, Charbonneau était géographe, ce qui veut dire qu’il sait voir et qu’il sait capter. Son appareil-photo ne le quitte pas, sous la pluie comme sous le soleil - sauf quand il doit faire un aller-retour à Madrid où il l’a un jour oublié – et il a imprimé ses diapositives pour illustrer son ouvrage ; ses photos nous font partager la splendeur de la vallée de l’Arve ou l’aridité de Ségovie vue des remparts. On reconnaît aussi le géographe dans la description des vallées glaciaires, dans le rappel des mètres d’altitude, du nombre de ponts et de la longueur des tunnels.

Charbonneau décrit la topographie, les sites et les musées, et les aléas du voyage. Après avoir grelotté sous la pluie en Haute-Savoie, les deux acolytes se sentent fondre sous la chaleur de Cordoue et meurent de soif à Tolède, mais à côté de ces moments d’inconfort, que d’enthousiasme et de découvertes. Comment ne pas partager leur émerveillement devant le Pont Vieux d’Albi que Charbonneau nous rend dans une photo magnifique.

On envie l’époque où on confiait son voyage aux conducteurs qui voulaient bien s’arrêter, pour nous amener vingt ou deux cent vingt kilomètres plus loin, en nous expliquant leur pays et ses secrets. Les deux voyageurs n’ont pas regretté de confier leur sort aux hasards de la route et ils ont vraiment pu se débrouiller avec trois dollars par jour, en mangeant au restaurant presque une fois par jour et en ponctuant chaque halte avec une bière, car il faut bien se désaltérer. Le voyage a aussi ses imprévus : le train et l’autocar ont souvent remplacé l’auto-stop. Les petits hôtels espagnols, très bon marché, suppléent parfois aux auberges de jeunesse. Les heures creuses sont assez nombreuses pour permettre à Hubert de terminer Guerre et Paix de Tolstoï et Jacques L’Idiot de Dostoïevski. Et l’auteur ne cesse de penser à Marie-Christiane qui l’attend à Paris. Ils se fianceront l’année suivante et les études d’Hubert terminées, elle le suivra plus tard à Montréal. Ce livre exulte de jeunesse, de son audace, de son ouverture au monde, de sa faculté à s’enthousiasmer et à connaître l’émerveillement.

À ce journal s’ajoutent, en appendice, une quarantaine de pages de lettres, à sa mère surtout, et aussi deux lettres de Marie-Christiane. Il faut signaler qu’Hubert Charbonneau à aussi publié, en collaboration avec Benoit Vaillancourt, L’Europe à vélomoteur il y a un demi-siècle, Journal de voyage, 1959 (2006), où on peut suivre les péripéties de deux jeunes québécois en Europe centrale.

Andrée Lévesque


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Bibliographie

 

OUVRAGES SUR LE JOURNAL DE VOYAGE

DUPUIS, Hervé, Voir ailleurs, Montréal, Triptyque, 1995.

HARE, John, Les Canadiens français aux quatre coins du monde. Une bibliographie commentée des récits de voyage, 1670-1914, Québec, Société historique de Québec, 1964.

KROLLER, Eva-Maria, Canadian Travellers in Europe 1851-1900, Vancouver, University of British Columbia Press, 1987.

RAJOTTE, Pierre, avec Anne-Marie CARLE et de François COUTURE, Le récit de voyage au XIXe siècle : Aux frontières du littéraire, Montréal, Triptyque, 1997.


JOURNAUX DE VOYAGE

BUIES, Arthur, « Deux mille deux cent lieues en chemin de fer », Chroniques II, Montréal, Presses de l'Université de Montréal (Bibliothèque du Nouveau Monde), 1991.

CHARBONNEAU, Hubert, avec Benoit Vaillancourt, L'Europe à vélomoteur il y a un demi-siècle. Journal de voyage 1959, Montréal, Éditions Le Père des Haches, 2006.

CHARBONNEAU, Hubert, Un été chez Franco à trois dollars par jour. Journal de voyage 1960, Montréal, Éditions Le Père des Haches, 2008.

DIÈREVILLE, Monsieur de, Relation de voyage du Port Royal de l'Acadie, Montréal, Presses de l'université de Montréal, 1997.

GARNEAU, Hector, Voyage en Angleterre et en France dans les années 1831, 1832 et 1833, Québec, 1855.

GAUTHIER, Louis, Voyage en Irlande avec un parapluie, Montréal, VLB éditeur, 1984.

HÉBERT, Jacques, Autour des trois Amériques, Montréal, Beauchemin, 1948.

HÉMON, Louis, Itinéraire, dans Œuvres complètes, t. III. Montréal, Guérin Littérature, 1995, p. 183-223.

LACROIX, Michel, Parfums de voyage, Michel Lacroix, 2011.

Pelletier, Charles, Oasis : Itinéraire de Delhi à Bombay, Moncton, Éditions d'Acadie, 1993.

MILLAIRE, Armande, Les Rocheuses canadiennes, Gatineau, Éditions Modexp, 2012

MOREL, Virginie, Un couple, une Amérique, un Westfalia : traversées pittoresques du Canada et des États-Unis, Boucherville, Bertrand Dumont, 2012.

PRÉVOST, Gisèle, 60 jours à Paris en slow travel : récit de voyage nouvelle tendance, Laval, Éditions Véritas Québec, 2011.

ROUTIER, Simone, Adieu Paris. Journal d'une évacuée canadiennee, Ottawa, Éditions du Droit, 1940.

SAGARD, Gabriel, Le Grand Voyage au Pays des Hurons, Montréal, BQ, 1990.

VALKE, Louis, Un pélerin à vélo, Montréal, Triptyque, 1997.


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